L’origine des autres : Toni Morrison, expliquer le racisme…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : samedi 24 mars 2018 23:17 Affichages : 2475

morisonPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / A 87 ans, la romancière américaine Toni Morrison ne lâche rien. Engagée et militante, encore et toujours. A preuve, son nouveau livre, « L’origine des autres », recueil bref (à peine 100 pages) et indispensable qui regroupe les textes des six conférences qu’elle a prononcées en 2016 à l’université de Harvard, et préfacé magnifiquement le journaliste et romancier Ta-Nehisi Coates qui fut un de ses élèves. Evidemment, ces textes étant originellement destinés à être lus à voix haute en public n’ont pas la force littéraire des romans de Toni Morrison. L’intérêt, avec L’origine des autres, est ailleurs. Là, celle qui a reçu le prix Pulitzer en 1988 puis le Nobel de littérature en 1993, déroule une réflexion passionnante, intelligente et formidablement érudite sur « l’autre », sur le racisme ou encore la définition de l’inhumain. 

Donc, six conférences à Harvard. Les titres : « Embellir l’esclavage », « Etre ou devenir étranger », « L’obsession de la couleur », « Configuration de la noirceur », « Raconter l’autre » et « La patrie de l’étranger ». Fort à propos, dans sa préface, Ta-Nehisi Coates rappelle que lorsque Toni Morrison prononçait ses conférences, Hillary Clinton était grandissime favorite pour succéder à Barack Obama à la présidence des Etats-Unis. Il rappelle aussi que l’Amérique avait connu de tristes épisodes de violence policière- ce fut Ferguson, Chicago et Baltimore. Des épisodes qui, selon Coates, « ont fourni des preuves du genre de racisme systématique depuis longtemps relégué, pour l’essentiel, au rang d’anecdote ». En 2015, c’est Toni Morrison elle-même qui expliquait : « J’écris pour les Noirs. De la même manière que Tolstoï n’a jamais écrit pour moi. Je n’ai pas à présenter d’excuses ou me considérer comme limitée parce que je n’écris pas pour les Blancs, ce qui n’est pas tout à fait vrai, il y a beaucoup de personnages blancs dans mes livres »… L’année suivante, elle ajoutait : « Oui, je peux écrire sur les Blancs, comme les Blancs peuvent écrire sur les Noirs, tout peut arriver dans l’art. Il n’y a pas de frontières… Mais avoir à me justifier ou à prouver que je peux le faire est assez…insultant. Si je peux demander à un écrivain blanc : « Quand allez-vous écrire sur les Noirs ? »… Si cette question est légitime envers un écrivain blanc, alors elle le sera également pour moi. Mais je ne pense pas qu’elle le soit… et je ne demanderai cela à aucun écrivain. »
Sa première conférence, « Embellir l’esclavage », Toni Morrison l’a lancée avec l’évocation de son arrière-grand-mère, Millicent MacTeer, « c’était une sage-femme très recherchée… elle était considérée comme le chef sage, incontestable et majestueux de la famille ». Avec le souvenir des mots de cette arrière-grand-mère pointant sa canne vers Toni sa sœur, c’était en 1932 ou 1933 : « Ces petites ont été trafiquées ». Et de compléter : « Mon arrière-grand-mère étant noire comme du goudron, ma mère savait précisément ce qu’elle voulait dire : nous, ses enfants, et par conséquent notre famille immédiate, nous étions souillées, non pures ». Plus tard, à la sortie de l’adolescence, celle qui recevra le Nobel de littérature en 1993 comprendra que « pour les humains en tant qu’espèce avancée, notre tendance à isoler et à considérer ceux qui ne sont pas dans notre clan comme étant l’ennemi, les vulnérables et les défaillants qu’il faut contrôler a une longue histoire qui ne se limite pas au monde animal et à l’homme préhistorique. La race a été un critère constant de différenciation, tout comme la richesse, la classe sociale et le genre, donc chacun est affaire de pouvoir et de nécessité de contrôle ».
Au fil des pages et des conférences, à l’aide d’exemples littéraires (jusque chez William Faulkner, Flannery O’Connor, Joseph Conrad et Ernest Hemingway), Toni Morrison, sage parmi les sages, déroule les modes de pensée et de comportement qui, sciemment ou non, indiquent qui peut être ici ou là. C’est l’étude littéraire, philosophique, scientifique de l’origine de l’Autre, des autres- « La nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère semble une tentative désespérée pour confirmer que l’on est soi-même normal ». C’est aussi l’explication implacable du racisme et du refus de la différence. Une fois encore dans sa préface, commentant le propos de Toni Morrison, Ta-Nehisi Coates glisse qu’insidieusement, l’Amérique de Donald Trump est un terreau propice au racisme. Une Amérique blanche qui ne manque pas de pointer les Autres comme de « perpétuels « étrangers » qui subissent silence et humiliations. Alors, Toni Morrison demande : « Quels sont la nature du confort que procure la fabrication de l’Autre, son attrait, son pouvoir (social, psychologique ou économique) ? Est-ce le frisson qu’engendre l’appartenance, qui implique de faire partie de quelque chose de plus grand que sa seule personne et donc plus fort ? »

L’origine des autres
Auteur : Toni Morrison
Editions : Christian Bourgois
Parution : 15 mars 2018
Prix : 13 €