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Ombres sur la Tamise : un grand texte d’initiation de Michael Ondaatje

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : lundi 29 avril 2019 11:08 Affichages : 733

ondagjePar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / On ouvre, on lit : « En 1945, nos parents partirent en nous laissant aux soins de deux hommes qui étaient peut-être des criminels »… Soudain, deux enfants dans la ville. Ils vont habiter « Ombres sur la Tamise », le nouveau et septième roman du Canadien Michael Ondaatje- l’auteur de, entre autres, « Le Patient anglais ». Vite, avec Nathaniel (le narrateur) et Rachel, on est plongé dans Londres et les ombres sur le fleuve. En 1945, peu après le Blitz, la capitale britannique vit dans le vide, dans le silence. On pressent des secrets. Et là, les parents de Nathaniel- 14 ans, alors, et de Rachel, de deux ans son aînée, leur annoncent qu’ils partent pour Singapour, qu’ils les laissent à Londres- seuls. Enfin, pas vraiment seuls, puisqu’un certain Walter, le locataire d’un étage de la maison familiale, aura la charge de les surveiller.  

L’homme, que les enfants ont surnommé « le Papillon de nuit », est aussi taciturne que secret et pratique une surveillance bienveillante bien plus qu’indifférente. En résumé : Nathaniel et Rachel sont livrés à eux-mêmes. Et découvrent que leur mère Rose n’a vraisemblablement jamais pris la direction de Singapour mais a simplement disparu. Avec Walter « le Papillon de nuit », les deux enfants vont se glisser dans la nuit londonienne, vont devenir ombres parmi les ombres. Une faune d’hommes et de femmes, sans domicile fixe, passant leurs jours et leurs nuits à la marge. Sans loi, sans norme… Ce que revendique « le Dard de Pimlico »- on ne sait pas grand-chose de cet homme si ce n’est qu’il fut, hier, boxeur. Il va devenir quasiment le deuxième tuteur de Nathaniel. Et lui « parfaire » son éducation à coup de balades nocturnes et bien peu en rapport avec la légalité. Les deux s’offrent des promenades en bateau sur la Tamise, montent un commerce (illégal) d’exportation de chiens pour les courses de lévriers où l’on pratique allègrement le dopage, les paris illégaux et la falsification de pedigree, roulent dans une Morris à toute vitesse dans les rues londoniennes… Un certain apprentissage de la vie, en quelque sorte, pour Nathaniel qui, nombre d’années plus tard, confiera : « Quand on grandit dans l’incertitude, on ne s’embarrasse pas des gens plus d’une journée, voire plus d’une heure. On ne se préoccupe pas de savoir ce qu’il convient ou conviendrait de se rappeler à leur sujet. On ne peut compter que sur soi-même… » Les questions surgissent- par exemple : cet homme et cette femme sont-ils vraiment les parents de Nathaniel et de Rachel ?- qu’importe, ces questions resteront sans réponse… Une petite quinzaine d’années plus tard, il confiera: « À l’adolescence, nous sommes tous bêtes. Nous disons ce qu’il ne faut pas, ignorons comment nous montrer modestes ou un peu moins timides. Nous sommes prompts à juger. Le seul espoir qui nous est donné, bien que seulement a posteriori, est que nous changeons. Nous apprenons, nous évoluons ».
Nathaniel va vivre une belle histoire d’amour avec la solaire Agnes- elle sera son seul « refuge ». Sa sœur Rachel, elle toujours secrète, choisit le théâtre-moyen pour elle de sortir de cet univers, avant de rompre toute amarre avec sa famille. On pense à Rose Williams, la mère disparue, celle que les enfants évoquaient comme une « femme fascinante aux cheveux fauves », une « héroïne nationale plutôt que seulement notre mère ». Au père parti en poste à Singapour, éternellement insaisissable. On croise des personnages de caractère, Papillon de nuit, Le Dard ou encore Olive Lawrence qui, au final, seront à nouveau des « gens tout à fait normaux », sans oublier Marsh Felon, animateur radio et agent secret, mentor de Rose… Très inspiré pour ces « Ombres sur la Tamise »- grand roman miroir et d’initiation, Michael Ondaatje a placé son narrateur en novembre 1959- il vit seul avec son chien dans une maison isolée dans la campagne anglaise. Il se souvient de cette jeunesse londonienne avec sa sœur, dans les ombres de la Tamise. Il dit : « Je mis donc longtemps à apprivoiser le passé et à reconstruire des repères qui me permettent de l’interpréter… »

Ombres sur la Tamise
Auteur : Michael Ondaatje
Editions : L’Olivier
Parution : 4 avril 2019
Prix : 22,50 €