Enferme-moi si tu peux : « Ce qui me fascine chez vous, c’est ce que je n’arrive pas à trouver. »

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Roman graphique Mis à jour : dimanche 19 mai 2019 15:21 Affichages : 1144

enferme moiPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Ce roman graphique narre les vies de six individualités passionnantes ayant réellement existé et pour lesquelles l’art s’est imposé comme une échappatoire salvatrice à la dure réalité. « Ils ont entendu une voix, celle d’un esprit, d’un fantôme ou d’un ancêtre. Ils ont su, alors, qu’il y avait un ailleurs pour eux, et qu’il était intérieur. »

Nous sommes entre la fin du XVIIIème siècle et le milieu du XXème siècle et les femmes, les pauvres, les malades et les fous n’ont que très peu de droit. Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg nous invitent à rencontrer Augustin Lesage, mineur qui entend un jour dans une fosse une voix qui lui dit «Un jour tu seras artiste » et ne cessera ensuite de le guider pour choisir ses matériaux de travail et dessiner ses incroyables miniatures…mais aussi Madge Gill, née à Londres en 1882 de père inconnu et qui vivra toute son enfance cachée car il est honteux à l’époque d’avoir dans sa famille un enfant naturel..Alors que la destinée de Madge rime sans cesse avec adversité, elle est touchée par une sorte de grâce qui la pousse soudain «  à danser, à chanter, à jouer du piano »…jusqu’à sa découverte du dessin qui lui fera remplir d’énormes bobines de magnifiques miniatures. On rencontre aussi Le Facteur Cheval et son fantastique château où «tout un monde de créatures étranges » ont pris vie en 33 ans de travail acharné... on suit l'histoire dramatique de la romantique Aloïse qui rêvait d’amour impérial mais que la schizophrénie va amener dans un asile où elle restera 43 ans et qui créera dans ses dessins un monde « magique, protecteur et réparateur ». On "écoute" enfin le témoignage fascinant de Marjan Gruzewski, somnambule, médium et artiste, aux cauchemars entêtants et celui de Judith Scott, atteinte du syndrome de Down, qui fabriquait des « écheveaux que personne ne saura(it) débrouiller » et dont « certains payent des fortunes aujourd’hui pour acquérir un objet. »

Il y a ceux qui ont toutes les chances et puis tous les autres. Eh ben, les autres c'est comme le lait sur le feu, faut tout le temps les contrôler. Sinon ils débordent et les gens convenables ont peur.

Enferme-moi si tu peux est un album remarquable. Il faut d’abord lire le préambule - intellectuellement exigeant mais diablement pertinent - de Michel Thévoz, fondateur et conservateur honoraire de la Collection de l’Art Brut à Lausanne, au sujet de l’Art Brut. Cet ouvrage prouve, si cela reste encore à prouver, que l’art est une activité passionnante car elle est accessible à tous les êtres humains quels que soient leur culture, leur sexe, leur origine et leur formation artistique. Six personnalités, six destinées chaotiques mais dont le fil commun est la délivrance aux contingences pesantes de la vie et aux hostilités et agressivités récurrentes de tous ceux qui manquent d'empathie (...les gens convenables?) qu’offre la pratique artistique. Si ce travail donne l’opportunité de (re)découvrir l’oeuvre virtuose de six artistes atypiques, il est surtout une occasion jubilatoire de réfléchir à la difficulté encore aujourd’hui de s’ouvrir à la différence et de voir dans cette dernière une richesse inestimable. Le titre « Enferme-moi si tu peux » est extrêmement percutant. Il rappelle combien la nature humaine a une capacité de résistance extraordinaire et sait trouver des dérivatifs pour lutter contre le formatage et le lissage des individualités. Tous ces gens que l’on a enfermés ou mis de côté ont tout de même réussi à transcender leurs émotions et leur essence dans des créations épatantes. Ils ont résisté. 

Félicitons la pertinence du scénario - dont on aime l'engagement - et le mode de narration choisi qui crée une complicité avec le lecteur…tout autant que les mises en scène, sensibles et attrayantes, qui s’accompagnent d’un graphisme de qualité tant il sait représenter avec brio les mondes réels et imaginaires qui s’entrecroisent sans cesse et se superposent parfois en couches complexes...lorsqu’on nous met en scène, par exemple, la rencontre improbable entre ces six personnages qui en arrivent à la fin de l’album à se promener dans une galerie d’exposition des oeuvres colorées de Judith Scott.

Vous l’aurez compris, voilà un ouvrage FABULEUX que nous vous recommandons vivement. On lui verrait bien attribuer des prix, tiens, tant le propos et la facture sont intelligemment pensés!

Pour conclure? Les deux dernières phrases de ce livre mémorable : « Je ne veux pas de réponse. Ce qui me fascine chez vous, c’est ce que je n’arrive pas à trouver. » Cultivons la différence!

Enferme-moi si tu peux
Editions: Casterman
Scénario : Anne-Caroline Pandolfo
Dessin: Terkel Risbjerg
Parution : 2 mai 2019
168 pages
Prix : 23€

enferme moi