Crossroads : Paco Roca et José Manuel Casañ, notes et vignettes en questions

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Roman graphique Mis à jour : samedi 30 mars 2019 12:12 Affichages : 1033

crossaroadsPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Tous deux nés dans les années 60, issus de deux univers créatifs différents, Paco Roca et José Manuel Casañ ont eu envie, un soir où ils partageaient un moment convivial arrosé de plus, de confronter leurs expériences respectives d’artiste. Ensemble, ils ont essayé de définir les points communs et les divergences entre le Rock et la BD.
Dès les premières pages, Paco Roca explique que la bande dessinée lui permet d’explorer en profondeur ses connaissances sur les sujets qui le passionnent. La musique, par exemple, le fascine et il ne conçoit pas de travailler sans elle…elle s’accorde à ses humeurs et l’inspire. Très admiratif de ceux qui la créent, il s’interroge : «  Comment naît une chanson? Comment en crée-t-on la mélodie? Comment l’arranger? »….La musique est pour lui, en effet, un « mystère insondable » Le groupe Seguridad social fait parti de « la bande-son de ( sa) vie »…Alors, pendant quatre ans, il a l’idée de rencontrer régulièrement José Manuel Casañ, le leader du groupe, pour parler de création, échanger des anecdotes et évoquer notamment les marchés du disque et de la bande dessinée.

Et lors de mes différents travaux, j’ai souvent été assailli par le doute. Parfois, je m’arrête pour repartir dans une autre direction. Créer, c’est douter continuellement. Si tu ne doutes pas, c’est que tu as probablement choisi la facilité, le chemin le plus commode.

paco rocaLes points forts de cet ouvrage résident dans les moments d’échange entre le musicien et l’auteur de bd…L’occasion pour le le lecteur de (re)découvrir l’histoire d’un groupe de rock espagnol et l’ensemble du parcours de son chanteur José Manuel Casañ, d’entendre les coulisses de ce monde impitoyable où l’on peut disparaître de l’espace médiatique en un claquement de doigt…mais aussi d’en connaître davantage sur les réalités du neuvième art en Europe et de savoir que beaucoup d’auteurs étrangers, par exemple, viennent tenter leur chance en France parce qu’on ne les publie pas dans leur pays d’origine. A la fois sensible et documentaire, cet échange de vécus est passionnant.
S’insèrent dans le récit rétrospectif de ces rencontres, des planches illustrant quelques chansons créées par Seguridad Social pour raconter une histoire personnelle de la musique dans le cadre du projet initié par Paco Roca et José Manuel Casañ. Est-ce la traduction des chansons qui semble un peu plate et dénature, semble-t-il, la poésie et l’univers initial? Est-ce le fait que l’on n’entende pas les mélodies évoquées? Ces pages-là s’avèrent un peu décevantes…ou du moins frustrantes. Pourquoi ne pas avoir choisi de vendre l’album accompagné d’un cd? Comment parler de musique en laissant l’oreille dans le silence?

Crossroads est cependant le fruit d’une rencontre heureuse qui a fait naître un ouvrage pertinent qui séduira tous ceux qui sont sensibles aux problématiques liées à la création et les inconditionnels du travail des deux artistes évoqués! A offrir et à s'offrir donc! 

Parfois, je me demande si la vie calme et rangée que je mène actuellement ne me limite pas créativement.


Ecoute, ce n’est pas la routine qui la créativité, c’est l’autosatisfaction. Soyons clair, Paco, la médiocrité, c’est la merde. Nous ne devons pas rester dans notre zone de confort. Nous devons regarder au fond de l’abîme et éviter d’y tomber.

Crossroads
Editions : Delcourt
Scénario : Paco Roca , Seguridad Social
Dessin & couleurs : Paco Roca
Date de parution : 20/02/2019 
 Prix : 19,99€

Nous avions bavardé en juillet 2014 avec Paco Roca autour de son précédent ouvrage...

rocaPaco Roca rend hommage aux soldats espagnols venus libérer Paris

Par Julie Cadilhac/ Traduit de l’espagnol par Mar Bresson / Paco Roca est originaire de Valence en Espagne. Auteur de bandes-dessinées, il a obtenu en 2008 le Prix du meilleur album et du meilleur scénario du festival de BD de Barcelone pour » Rides », qui traite de la maladie d’Alzheimer, du vieillissement et de la solitude et qui a depuis été adapté au cinéma.
En tant qu’illustrateur, il a travaillé pour la publicité, l’édition et la presse du monde entier ( El País, Las Provincias,Corriere della serra ou encore Süddeutsche Zeitung Magazin). Il a commencé sa carrière de dessinateur de bd dans la revue espagnole » El Vibora ». Il donne également des conférences et des ateliers partout dans le monde: Saint-Domingue, Mexico, Paris, Rome, Washington, Helsinki, Edimbourg, Tokyo, Manchester… Il est l’auteur de nombreux romans graphiques empreints d’intimisme dont » Le phare » ( Ed. Six pieds sous terre) qui narre la fuite d’un soldat lors des derniers jours de la guerre civile d’Espagne, » Le jeu lugubre » ( Ed. La Cupula) qui est une vie fantasmée de Savador Dali ou encore » L’hiver du dessinateur » ( Ed. Rackam) qui narre le récit de cinq dessinateurs qui, en 1947, quittent une grande maison d’édition espagnole pour lancer leur propre revue et se heurtent à d’immenses difficultés…
En avril 2014, vient de paraître » La Nueve », un roman graphique passionnant qui raconte l’histoire souvent oubliée par l’Histoire de jeunes hommes espagnols ayant pris les armes en 1936 pour défendre la République espagnole, ont été forcé de quitter le pays, se sont battus sur le sol africain et ont libéré Paris en 1944 aux côtés des alliés, convaincus de reprendre ensuite la lutte contre Franco avec de l’aide qui n’arrivera jamais…
Vivement séduit par cet ouvrage, nous avions envie d’en savoir un peu plus sur sa genèse et ses enjeux. Rencontre avec le talentueux Paco Roca.

Comment est née l’idée de ce projet?

J’avais entendu parler que lors du défilé dans les Champs Elysées, après la libération de Paris, il y avait des véhicules portant le nom de villes espagnoles mais je ne savais pas pourquoi. Quelques années plus tard, à Paris, j’ai rencontré deux vétérans de la Nueve. Les entendre parler de ce défilé, de la libération de Paris était incroyable. J’ai commencé à me renseigner sur le sujet et je me suis aperçu que le chemin que ces exilés espagnols avaient parcouru jusqu’en arriver là, était plus incroyable encore.

Était-ce votre première bd-enquête? Qu’est-ce qui vous a motivé pour choisir ce mode de narration?

Je voulais éviter le ton épique de la guerre et me rapprocher davantage d’un documentaire ou d’un essai. Il y avait trop de nuances dans cette histoire: la situation de l’Europe, de l’ Espagne, de la France,…Comment le fascisme était vu avant que la guerre éclate. Je voulais aussi comprendre le côté humain de la guerre et le ressenti d’une personne âgée sur ses actes de jeunesse. Et pour cela il fallait raconter l’histoire par le biais de l’interview.

De plus en plus, la BD s’empare de l’Histoire et des récits autobiographiques. Pourquoi selon vous ? Parce que les auteurs de bd ont conscience que le neuvième art est un média plus puissant aujourd’hui que la littérature générale (qui s’essouffle) et qu’ils veulent cesser d’avoir cette image de créateurs de « livres d’images divertissants » ?

La BD possède des outils pour raconter toute sorte d’histoire. Nous l’avons toujours su mais seulement depuis peu de temps ,nous, les auteurs, avons eu une liberté créative totale pour aborder d’autres types de sujets. Maintenant, avec le roman graphique nous pouvons utiliser autant de pages que besoin pour raconter une histoire, nous pouvons le faire en noir et blanc, en deux couleurs, en couleur, en grand format, en format paysage ou en très petit format. Cela a rendu possible de raconter une histoire en utilisant un format avec lequel, avant, il était compliqué de se faire publier. Cela a permis qu’actuellement la BD soit l’un des médias les plus libres, flexibles et créatifs.

Quelles ont été les difficultés d’un tel ouvrage? La mémoire parfois défaillante du témoin? La réorganisation des infirmations? Etc?

Il était très compliqué de trouver tous les documents nécessaires pour créer l’histoire. J’avais deux options: passer 10 ans à chercher dans les archives militaires et à interviewer des gens ou faire appel à des personnes qui travaillent sur le sujet depuis 10 ans. Ainsi, des historiens tels que Robert Coale ou Evelyn Mezquida m’ont aidé grâce à leurs documents et m’ont dirigé vers des gens qui connaissaient le sujet. D’autre part il y avait la partie graphique . Il est tellement facile de se planter sur le côté militaire que j’ai cherché quelques experts sur le sujet, des gens qui recréent des batailles de la Seconde Guerre Mondiale ou des spécialistes de l’armement.

nueveOn est d’ailleurs étonné de voir tous les souvenirs précis qu’a le narrateur! Étiez-vous là pour combler les manquements , les noms ? Dans quelle mesure ces « rencontres » dessinées avec Miguel Ruiz sont romancées ?

Miguel Campos est un personnage réel qui faisait partie de la Nueve et que l’on connait bien grâce aux carnets de notes du capitaine Dronne. Miguel était présent dans tout ce que je voulais raconter : le départ d’Espagne, les camps de travail du nord de l’Afrique, la campagne de Tunisie, la libération de Paris… Mais la fin de sa vie est assez romanesque. Il a disparu après une mission derrière les lignes ennemies. Son corps ne fut jamais retrouvé et on a beaucoup spéculé sur la possibilité qu’il ait déserté.
Il était un personnage parfait pour simuler cette interview. Il me permettait de raconter et d’imaginer beaucoup de choses sur ses sentiments mais ma volonté était à tout moment qu’il ait pu vivre ce qu’il racontait. De toute façon il ne serait pas insensé de penser que Miguel Campos puisse être toujours vivant et caché quelque part.

Pourriez-vous expliquer en quelques mots à nos lecteurs ce qu’était la Nueve et quel a été son rôle dans l’histoire du combat contre les nazis?

La Nueve fut une compagnie de la 2ème Division Blindée de Leclerc formée presque entièrement par des espagnols républicains avec un grand sentiment antifasciste. Leur capitaine était le normand Raymond Dronne. D’habitude, ils se trouvaient en première ligne de la Division grâce à leur expérience du combat; ils avaient lutté dans la Guerre Civile espagnole et dans la campagne de Tunisie. Cette position importante à l’intérieur des lignes françaises fut l’une des raisons pour lesquelles ils furent choisis pour rentrer à Paris la nuit du 24 août 1 944. Ils étaient tous très engagés idéologiquement. La Seconde Guerre Mondiale n’était que la suite de la guerre civile espagnole. Ils poursuivaient leur lutte contre les alliés de Franco:Hitler et Mussolini. Leur haine du fascisme, cause de leur exil, fut une motivation pour leurs camarades d’armes des autres nationalités. La Nueve arriva jusqu’au Nid d’Aigle d’Hitler, en mettant ainsi fin à leur vengeance contre le nazisme.

Une bande dessinée sous forme de dyptique, nommée Le convoi (de Terrents & Lapierre chez Dupuis) , évoque aussi la fuite des réfugiés espagnols vers la France et leurs conditions de vie ensuite dans des camps. L’avez-vous lu? Diriez-vous qu’il est important aujourd’hui pour les espagnols que l’on réalise la trahison que les pays alliés ont faite aux réfugiés mais aussi aux soldats espagnols, venus chasser Hitler mais que l’on n’a pas aidé ensuite à chasser Franco?

Je connais Le convoi mais je ne l’ai pas encore lu. Je me réjouis qu’au moins, à travers la bd, nous récupérions une partie de la mémoire partagée par la France et l’Espagne. Il me semble important de récupérer ce moment historique, comme vous le dîtes si bien, de la trahison des pays démocratiques envers la République espagnole. Depuis que la République s’est instaurée en Espagne, le Royaume Uni conspira pour la renverser dans le but de restaurer une monarchie. La France, le Royaume Uni, les Etats Unis ont regardé de l’autre côté alors qu’ils connaissaient l’appui militaire de l’Allemagne et de l’Italie à Franco. La France reconnût le gouvernement de Franco avant la fin de la guerre civile et ensuite les exilés furent traités d’une façon indigne et inhumaine. Pétain renvoya des exilés en Espagne pour qu’ils soient fusillés. Et, après la guerre mondiale, avec la guerre froide les alliés tournèrent à nouveau le dos à l’Espagne et refusèrent de la libérer du fascisme. La suite de l’histoire est déjà connue, la dictature fasciste de Franco perdura presque 40 ans. Hemingway, par exemple, si engagé avec la République qui jura de ne pas revenir tant que Franco serait au pouvoir, y retourna pendant les fêtes de San Firmin peu de temps après la Seconde Guerre mondiale. Mais c’est précisément hors d’Espagne où le souvenir et le travail de mémoire historique ont été les plus importants.

Dans votre précédent ouvrage, L’hiver du dessinateur, vous évoquiez l’histoire éphémère d’un journal espagnol » Tio Vivo ». Cherchez-vous sciemment pour vos scénarios des événements ou des sujets oubliés par l’histoire?

Je suis attiré par ces histoires de perdants qui ont lutté courageusement contre des géants. Ce sont des histoires «quichottesques» mais dont on peut beaucoup apprendre. Les dessinateurs de L’hiver du dessinateur, luttaient à la fin des années 50, en pleine dictature, pour obtenir leurs droits en tant qu’auteurs, un concept peu répandu dans le reste du monde, et qui même aujourd’hui n’est pas toujours respecté par certaines maisons d’éditions.

Pour conclure, qu’est-ce qui fait un bon sujet de scénario pour Paco Roca? Quels sont les ingrédients indispensables?

Je cherche des histoires qui puissent m’apporter quelque chose en tant que personne, qui me permettent de comprendre d’autres points de vue. Je crois qu’au fond, c’est le but recherché par tout type de fiction, roman, film, bd. Nous faire vivre et comprendre d’autres vies.

LA NUEVE

AUTEUR: PACO ROCA
EDITIONS : DELCOURT – COLLECTION MIRAGES
PRIX : 29,95 EUROS

 

hiverL’hiver du dessinateur: le récit d’une enthousiasmante aventure éditoriale espagnole

Par Julie Cadilhac/ L’hiver du dessinateur est le récit du combat perdu mais méritoire d’un petit groupe d’artistes espagnols qui se sont battus pour être maîtres de leur choix, ne plus être exploités, rester propriétaires des oeuvres et des personnages qu’ils créaient.
Cet album est le récit historique de l’épopée de Tio Vivo, revue entièrement autogérée par un collectif de dessinateurs et scénaristes vedettes ayant abandonné le confort d’un salaire régulier chez le plus important éditeur de bandes dessinées du pays, la Editorial Bruguera. Las d’être payés à la page au rabais, de ne recevoir aucun droit d’auteur et d’être contraints, non seulement à la censure franquiste mais également à celle de la direction éditoriale, ils choisissent de conquérir leur dignité et leur liberté. Mais ce n’est pas un conte et la réalité les rattrape durement: Bruguera exerce une pression terrible auprès de ses partenaires distributeurs pour que la revue ne soit pas dans les kiosques et travaille à faire capoter cette belle initiative….
L’hiver du dessinateur est la seule bande dessinée retenue  parmi les 50 meilleurs livres espagnols de 2010 et elle a reçu les prix de meilleur album et meilleur scénario au Salon Internacional del Comic de Barcelone en 2011. Une belle aventure que Paco Roca, après s’être longuement documenté, narre avec élégance et humour. Sans mettre en place un monde manichéen, il montre des hommes, directeurs ou simples employés, ballottés dans un monde en train de changer…


« A mon sens, L’hiver du dessinateur est un livre que j’ai toujours voulu réaliser. Ma passion pour la bande dessinée s’est éveillée à la lecture des magazines de l’Editorial Bruguera et, comme bien des gens de ma génération mais aussi des précédentes et des suivantes, j’ai grandi avec leurs personnages: Capitan Trueno, Mortadelo, Zipi y Zape, Anacleto…Dès mon plus jeune âge, je me suis demandé ce qui se cachait derrière; à quoi ressemblaient leurs créateurs, comment ils travaillaient et comment fonctionnait cette maison d’édition à laquelle, enfant, j’avais envoyé mes premiers dessins dans l’illusion de devenir un dessinateur comme ceux que j’admirais: Raf, Penarroya et Vàsquez. » ( Paco Roca, Epilogue in L’hiver du dessinateur)

L’hiver du dessinateur
Auteur:  Paco Roca
Editions : Rackham
Parution: 18 janvier 2012
Prix: 19 euros