« Kibogo est monté au ciel » de Scholastique Muklasonga : le conte des dieux et des colons

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : mardi 26 mai 2020 18:57 Affichages : 775

mukasongaPar Serge Bressan - Lagrandeparade.com / Encore, toujours le Rwanda pour décor. Une terre asséchée, le sorgho et les haricots n’y poussent plus, à l’horizon la montagne sacrée (elle sera frappée par la foudre)… On glisse dans le temps : en 1931 au royaume du Rwanda, le roi Musinga a été destitué- il refusait le baptême.

Conséquences de cette destitution : une conversion massive de la population, baptêmes à la chaîne (qui, pour nombre, se révéleront acte de résistance). En 1943, quand commence « Kibogo est monté au ciel »- le nouveau roman de l’écrivaine franco-rwandaise Scholastique Mukasonga , surgit une rivalité : d’un côté, Kibogo le fils du roi qui s’est sacrifié, foudroyé en haut du mont Runani, de l’autre le Yézu des missionnaires, le fils de Dieu- et la question définitive : lequel des deux est véritablement monté au ciel ? Oui, la question demeure, la réponse varie : lequel des deux a fait revenir la pluie, cette pluie qui sauve le pays de la sécheresse, de la famine ? Ne serait-ce pas peut-être Maria de la chapelle ou la prêtresse de Kibogo- toutes les hypothèses méritent d’être envisagées… Au fil des pages, on croise des sorcières et des missionnaires, les anciens aussi sages que malins et des pères blancs- tous connaissant bien sûr l’art et la manière de demander la pluie aux nuages ! La montagne sacrée, la montagne en feu est omniprésente, toute entière dans une histoire oubliée, on lit : « Parfois, une petite fille oubliée aux pieds de la conteuse et qui avait refusé de s’endormir comme les autres engrangeait dans sa mémoire, sans bien les comprendre, les mots enchantés du conte »… Dans les replis de la colline, la lutte est implacable, d’un côté la tradition ancestrale et les devins du Gisaka, de l’autre les colons évangélisateurs- les « padri » belges… Et au final, une autre question- définitive, celle-là : à quel(s) dieu(x) se vouer ?

Avec « Kibogo est monté au ciel », en trois temps et quatre chapitres (« Ruzagayura », « Akayézu », « Mukamwezi » et « Kibogo »), Scholastique Mukasonga mêle et oppose les prêches des pères blancs à longue barbe et les récits transmis aux mères qui les racontent chaque soir à la veillée. La tonalité particulière du récit impressionne, conséquence d’un art unique dans la captation du moindre détail chez la romancière qui, au fil des pages, ne manque pas de rappeler à tous les mal intentionnés qu’on ne subtilise pas sa culture à tout un peuple- ainsi, on lit : « Maintenant, Akayézu en était certain, ce n'était pas l'histoire des juifs que racontait la Bible, pas même celle de Yezu, mais celle des Rwandais ».
D’un style aussi gracieux que lumineux, Scholastique Mukasonga (63 ans, enfuie du Rwanda pour l’exil au Burundi, arrivée en France en 1992, premier roman en 2006- «Inyenzi ou les Cafards », prix Renaudot 2012 pour « Notre-Dame du Nil ») montre, une fois encore, qu’encore plus qu’une écrivaine, elle est une formidable conteuse. D’un côté, les croyances ancestrales et de l’autre, la colonisation et l’évangélisation et leurs conséquences : une fois encore, elle raconte « son » Rwanda et celui de ses ancêtres. Avec « Kibogo est monté au ciel », Scholastique Mukasonga nous offre non seulement un roman impeccable mais aussi une satire imparable avec une pointe d’humour et un conte envoûtant. On regrettera alors la brièveté (à peine 160 pages) de son nouveau roman. Mais est-ce vraiment un point faible ?...

Kibogo est monté au ciel
Auteur : Scholastique Mukasonga
Editions : Gallimard
Parution : 12 mars 2020
Prix : 15 €

Kamanzi, notre sous-chef, est venu pour prendre nos enfants. Le colon l’avait payé pour ça. Il lui avait donné une montre, des lunettes, une bouteille de porto, deux touques pleines de pétrole, un coupon de tissu pour sa femme et ses filles. Il a pris les enfants de Gahutu, de Kabogo, de Nahimana et de beaucoup d’autres. Et même des petits qui n’avaient pas dix ans. Il les a amenés dans le champ du colon. C’était pour cueillir les fleurs qu’avait plantées le colon. Des fleurs avec des pétales blancs et un cœur tout jaune. Le sous-chef avait dit : ‘’Les fleurs, c’est pour la guerre. Nous autres les Rwandais, on nous a dit : on doit faire des efforts pour la guerre, la guerre des Belges, la guerre des Anglais, la guerre des Allemands, la guerre de tous les Blancs’’…

Vos contes pour les veillées, disaient les pères, nous les conservons pour vos enfants et surtout pour vos petits-enfants quand ils seront évolués, civilisés, lettrés. Alors nous leur expliquerons ce que vos histoires voulaient vraiment dire et que vous étiez incapables de comprendre parce qu’elles annonçaient notre venue pour vous révéler le vrai Dieu .