« Voir la lumière » de T.C. Boyle : l’épopée du LSD…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : vendredi 10 avril 2020 08:17 Affichages : 1192

grassetPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Un prélude sur une petite cinquantaine de pages, et nous voilà transportés en avril 1943 à Bâle, en Suisse dans les laboratoires de la firme Sandoz. Le professeur Albert Hofmann fait une mauvaise manipulation. Travaille sur un champignon parasite des grains (l’ergot), synthétise une molécule, le diéthyllysergamide, et est persuadé qu’il vient d’élaborer un médicament miracle- on lit les mots d’une de ses collaboratrices : « Etait-ce du poison ? Etait-ce immoral ? Un risque inacceptable ? Elle n’aurait su le dire mais toute la journée elle avait été dans tous ses états… » Herr Hofman délire, il prononce sans cesse un mot : « lumière » et ses collègues ne sont pas en reste : « Ils avaient vu des lumières, des couleurs, ils avaient été la proie de synesthésie et de distorsions visuelles ». On enchaîne, premier chapitre de « Voir la lumière » de T.C. Boyle (auteur de « Water Music »- 1982, « America »- prix Médicis étranger 1997, « Le Cercle des initiés »- 2005, ou encore « Les Terranautes »- 2018), on avance dans le temps, on se retrouve aux Etats-Unis et au Mexique. Avec la grande affaire des années 1960 : la libération des consciences en ingérant ce diéthyllysergamide, plus connu sous le nom de code LSD-25, devenu tout simplement LSD… 

Un jeune étudiant en psychologie prénommé Fitz et son épouse Joanie assistent à Harvard aux séances menées par Timothy Leary, professeur et apôtre des drogues. C’est le temps de la croyance en une vision suprême, certains assurent même quasi divine. Un « premier cercle », professeur et étudiants, se retrouve dans un hôtel au Mexique puis dans un immense manoir de Millborook, dans l’Etat de New York- au programme, l’expérimentation de ce LSD. On augmente les doses, Timothy Leary n’est pas en reste, c’est la libération des instincts et aussi de la jalousie et des excès sexuels. Il faudra bien l’admettre, Leary et ses compagnons et compagnes espéraient voir la lumière et peut-être aussi Lucy dans le ciel avec des diamants, ils n’ont connu que grandeur et décadence du LSD…
Une fois encore, plus rock’n’roll que jamais avec « Voir la lumière »- son dix-septième roman, T.C. Boyle explore la marginalité américaine. En se concentrant sur celle des années 1960, celle de l’« acid test » avec beatniks et hippies, il met ainsi à l’honneur Timothy Leary, professeur et poète, pour certains « le pape du psychédélisme », pour d’autres dont le président Richard Nixon « l’homme le plus dangereux du monde ». Plus que jamais à 71 ans, T.C. Boyle manie l’ironie, parfois même le sarcasme pour évoquer tout autant les délices que les périls des psychotropes dans un texte à la fois acide et hypnotique… Plus que jamais, l’écrivain américain maîtrise parfaitement la conduite de son roman pour conter l’épopée du LSD. Un roman qu’il mène sur un rythme haletant pour, par la grâce d’un flux étourdissant, faire cohabiter la séduction, la stupéfaction, l’effarement et aussi l’effarouchement. « Voir la lumière », c’est le grand roman du LSD et de l’invention du psychédélisme dans les années 1960. C’est certes un texte sur la grandeur et la décadence du LSD mais aussi et surtout un long poème empli de d’ironie et de mélancolie sur la quête des paradis artificiels. Ce qui fait, au final, un des meilleurs livres de T.C. Boyle. Si ce n’est le meilleur…

Voir la lumière
Auteur : T.C. Boyle
Traduit par Bernard Turle
Editions : Grasset
Parution : 5 février 2020
Prix : 24 €

Extrait:

« Quand Fitz regardait le pichet [de dry martini] (ce qu’il n’arrêtait pas de faire : on aurait dit qu’il ne pouvait s’en empêcher), il avait l’air de rutiler comme une boule de cristal, comme si la flamme de la bougie que Tim avait posée à côté se trouvait à l’intérieur du liquide, dans le gin, l’infusant de lumière. “Tu vois ça ?” demanda-t-il tout bas, assis là, à côté de sa femme dans le coin très sombre et allant chercher un doigt pour le désigner, qui tournoyait là-bas, non pas sur le comptoir ou même dans le comptoir, mais au-dessus, tourbillon, feu de djinn.
“Quoi ? fit-elle en tournant vers lui ses yeux agrandis à la taille de lunettes de plongée.
–Des feux de djinns. Les dry martini.”
Les voix de Bach s’entrelaçaient, se séparaient, s’entrelaçaient derechef.
Elle rit. “Je n’ai pas soif.
–Non, non, ce n’est pas ce que je veux dire… Je veux dire… regarde le pichet, tu ne le vois pas ?” »