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« Retour de service » de John le Carré : jeu, set et match…

Écrit par Serge Bressan Mis à jour : vendredi 5 juin 2020 20:17 Affichages : 658

john le carréPar Serge Bressan - Lagrandeparade.com / A peine plus de trois cents pages… Voilà, il n’en faut pas plus à John le Carré, Britannique de 88 ans, pour rappeler que, depuis près de soixante ans, il est le maître du roman d’espionnage. Il a commencé en 1961 avec « L’Appel du mort », a accédé à la gloire internationale deux ans plus tard avec « L’Espion qui venait du froid » et, en ce printemps 2020, nous arrive son vingt-cinquième roman, « Retour de service ». On a là le livre le plus étincelant, le plus décapant écrit par un Britannique sur le Brexit- tout en étant virevoltant d’intrigues, d’énigmes, de coups fourrés et tordus. Ancien espion au service de Sa Majesté la reine d’Angleterre dans les années 1950- 1960, David John Moore Cornwell pour l’état-civil / John le Carré pour le monde de la littérature jongle avec bonheur dans les arcanes des bureaux et des légendes. Il y a, dans ce théâtre de l’ombre et de sombres, des personnages flamboyants, des ordinaires, des émouvants, des antipathiques. Et aussi, comme Nat (contraction d’Anatoly devenu Nathanaël) dans ce « Retour de service », des personnages à l’approche de la cinquantaine et ne se berçant plus de grandes illusions. 

En ouverture, on lit la confidence de Nat : « Notre rencontre n’a été arrangée par personne. Ni par moi, ni par Ed, ni par des manipulateurs en coulisse. Je n’avais pas été ciblé. Ed n’avait pas été téléguidé. Nous n’avions fait l’objet d’aucune surveillance, discrète ou visible. Il m’a lancé un défi sportif, je l’ai accepté, nous avons joué. Rien de calculé là-dedans, pas de conspiration, pas de collusion. Certains événements de ma vie (rares ces temps-ci, je le reconnais) sont univoques. Notre rencontre en fait partie. Mon récit n’a jamais varié au fil des nombreuses occasions où on m’a obligé à le répéter ». A 47 ans, Nat est en fin de carrière- il a travaillé pour les services secrets britanniques surtout en Europe du nord ; retour à Londres, il aspire à une vie familiale douce et tranquille avec sa femme Prue et Steff, leur fille ado qui lui reproche ses trop nombreuses absences. Il fréquente assidûment, dans le sud-ouest londonien sur la rive de la Tamise, l’Athleticus Club de Battersea dont il est le secrétaire « à titre purement honorifique », précise-t-il. Là, il s’adonne à son sport favori : le badminton, qu’il pratique à un bon niveau- sa réputation de très bon joueur a même dépassé les murs du club. Un jour, se pointe Ed, à peine 30 ans, vif et bondissant. Ils vont se retrouver une quinzaine de fois pour échanger le volant… Après chaque partie, ils boivent un verre, devisent et échangent sur tout et rien, sur la vie qui va- Nat n’a pas dit son job et Ed se présente chercheur. Un jour, la discussion file sur le terrain politique- Ed : « A mes yeux, pour la Grande-Bretagne comme pour l’Europe et la démocratie libérale dans le monde entier, le Brexit pendant l’ère Trump et la dépendance totale que la Grande-Bretagne va avoir envers les États-Unis, qui sont en train de plonger dans le racisme institutionnel et le néofascisme, c’est un méga boxon à tous points de vue ». Nat ne laisse rien paraître de ses réactions- c’est son « silence courtois », comme le définit sa femme Prue.
A la même époque, le patron du bureau de renseignement britannique propose à Nat de prendre la direction du Refuge, un sous-service du département Russie avec son lot d’agents doubles un peu has been et de possibles transfuges. Nat hésite, finalement accepte la proposition… Y a-t-il un lien avec l’apparition d’Ed, ce jeune homme en apparence bien sous tous rapports, dans le paysage de Nat, ce Nat qui confiera sa naïveté ? Par-dessus le filet, les deux badistes (joueurs de badminton) échangent le volant- un jour, Ed laisse surgir sa vraie nature et aussi son véritable métier : Nat est pris dans un processus infernal. Qui se révélera maléfique. Parviendra-t-il à en sortir ?
Particulièrement en verve à 88 ans, avec ce « Retour de service », John le Carré en profite pour balancer de sévères piques politiques. A travers ses personnages, son sujet de prédilection : le Brexit, et une conviction qu’il laisse poindre : le rôle de la Russie en faveur des partisans du retrait britannique de l’Europe. Ce qui vaut quelques interventions et propos du meilleur effet- exemples : « Comment aurait-il pu prévoir que la Russie post-communiste, contre toute attente et tout espoir, émergerait comme une menace forte pour la démocratie libérale dans le monde entier ? » ou encore : « Tu sais qui c’est, Trump ? (…) C’est le nettoyeur des chiottes de Poutine. Il fait tout ce que le petit Vlad ne peut pas faire lui-même. (…) Et vous les Britiches, vous faites quoi ? Vous lui taillez une pipe et vous l’invitez à prendre le thé avec votre reine ». Et c’est ainsi que John le Carré est grand. Toujours le plus grand…

Retour de service
Auteur : John le Carré
Traduction : Isabelle Perrin
Editions : Seuil
Parution : 28 mai 2020
Prix : 22 €

J’ai l’impression qu’il existe un Dom dans la vie de chacun : cet homme (c’est toujours un homme, semblerait-il) qui vous prend à part, vous intronise « unique ami au monde », vous abreuve de détails sur sa vie privée que vous préféreriez ignorer, vous demande votre avis et jure de le suivre alors même que vous ne lui en avez pas donné et, le lendemain matin, vous laisse tomber comme une vieille chaussette. Voilà cinq ans, à Budapest, il fêtait ses trente ans, et rien n’a changé depuis : belle gueule de croupier, chemise à rayures et manchettes blanches avec boutons dorés, bretelles jaunes qui iraient mieux à un homme de vingt-cinq ans, sourire inoxydable, même habitude insupportable de joindre le bout de ses doigts en pyramide et de vous sourire d’un air entendu par-dessus en se carrant dans son siège.